Regard du REF sur les évolutions politiques de la région méditerranéenne

dimanche 10 juillet 2011

Le vaste ensemble euro-méditerranéen connaît aujourd’hui un bouleversement du statu quo et des équilibres géo-politiques qui prévalent dans la zone depuis une quinzaine d’années.

Ce statu quo était fondé sur la conviction que notre macro-région était caractérisée par un ordre stable où une Europe riche, démocratique, progressant dans son intégration politique, faisait face à des pays de la rive sud méditerranéenne dirigés par des gouvernements corrompus et autoritaires, incapables d’assurer le développement économique et le bien-être de leurs populations.

Les relations entre les deux rives de la Méditerranée étant fondées sur un pacte implicite qui troquait la sécurité du flanc sud de l’Europe (contre les prétendus dangers du terrorisme et des migrations) en échange du maintien des régimes autoritaires et corrompus, garants de la stabilité de l’ensemble de la zone.

Ce tableau est désormais en mouvement.

L’Europe qui doute.

L’Europe connaît depuis quelques années une remise en question de ses certitudes par les effets conjugués et simultanés de la crise économique et financière et de la crise de la gouvernance politique européenne.

L’Europe vieillit, les populations doutent de leur avenir, les choix économiques se révèlent incapables d’assurer la croissance, les valeurs qui ont fondé la construction européenne sont mises à mal par la montée de la xénophobie et du racisme.

Après le vaste mouvement de réunification continentale avec l’adhésion des pays de l’ancien bloc de l’est, l’Europe éprouve aussi de grandes difficultés à se doter de mécanismes institutionnels efficaces qui lui permettraient de jouer pleinement un rôle politique international à la hauteur de ses ambitions. On assiste sur le plan de sa politique extérieure à une prolifération de stratégies européennes –sorte de mille feuilles de dispositifs institutionnels multilatéraux et bilatéraux– à l’égard de la principale zone de proximité qu’est la Méditerranée.

L’intergouvernemental semble désormais prévaloir sur la logique « communautaire » européenne.

L’Euromed est en crise existentielle. Plusieurs facteurs y contribuent, dont la fin de l’espoir d’une paix juste à court terme au Proche Orient, espoir qui était au cœur de la naissance du Processus de Barcelone. Mais également : la fin de la relation quasi exclusive entre l’Europe et les pays sud- et est- méditerranéens. Depuis quelques temps déjà, et sous l’effet de la mondialisation, ces pays ont inauguré des politiques multidirectionnelles et ont noué de nouvelles relations avec de nouveaux acteurs en Méditerranée : Brésil, Inde, Chine, entre autres. La position « centrale » de l’Europe en résulte sensiblement fragilisée.

On s’interroge donc sur l’avenir du projet euro-méditerranéen : sur la pertinence de sa géographie (quid d’Israël, des Balkans ?), sur ses objectifs (simple gestion des risques ou véritable construction régionale ?), sur sa base juridique ainsi que sur le rôle que pourrait y jouer l’Union européenne. Dans ce cadre incertain, les vicissitudes de l’Union pour la Méditerranée n’ont fait qu’approfondir le scepticisme.

Les révolutions arabes

Dans ce contexte, les événements inédits en cours dans la quasi-totalité des pays arabes ont modifié radicalement la donne et ont fait définitivement sauter les paramètres de la real politik européenne en Méditerranée.

En attendant le temps des historiens et des analyses distancées, on peut d’ores et déjà apprécier quelques changements qui se sont produits de manière irréversible. Ce qui a été profondément modifié est d’abord le regard que l’Europe porte désormais sur le monde arabe mais également le regard que les sociétés arabes portent sur elles-mêmes.

Nous sommes face à une redéfinition complète des clés d’interprétation, des grilles de lecture, des représentations du monde arabe. D’abord, il est devenu clair qu’il n’existe pas un monde arabe mais des mondes arabes dont les spécificités, les particularités, les diversités échappaient jusque là au regard européen des opinions publiques, des médias et même des politiques, souvent obnubilés par le prisme de l’islam. Ensuite, on est sorti de l’alternative fermée entre despotisme et islamisme, comme unique mode d’interprétation de toute l’histoire politique du monde arabe.

Enfin, le regard sur les acteurs eux-mêmes a changé : la « rue arabe » a désormais laissé place à la « société civile » et du coup les mouvements sociaux (qui ont précédé de deux ou trois ans les révolutions actuelles) sont devenus visibles avant qu’on prenne la mesure aussi du rôle des réseaux sociaux, que l’on croyait être l’apanage de la « modernité occidentale ».

Parallèlement, le printemps arabe a redonné confiance en eux-mêmes et en l’avenir à des peuples arabes jusque là niés dans leurs droits et dans leurs aspirations et qui affichent désormais leur dignité retrouvée
Plus rien ne sera comme avant ni au sein de chaque pays, ni à l’échelle régionale, ni du point de vue des sociétés civiles euro-méditerranéennes, ni du point de vue des institutions.

Du point de vue des sociétés civiles.

Si du côté des gouvernements, l’Europe doit faire son mea culpa pour le soutien aux régimes autoritaires, elle peut être fière du rôle joué tout au long des années par les sociétés civiles qui n’ont pas cessé de tisser leur toile de solidarité et d’appui concret aux démocrates de la rive sud de la Méditerranée et à leur combat. Souvent, ce maillage d’actions communes en défense des valeurs communes s’est appuyé sur le travail constant des diasporas méditerranéennes installées en Europe. Ces militants des droits de l’homme sont désormais parmi les bâtisseurs des nouveaux Etats démocratiques et cela va obliger les uns et les autres à une redéfinition des priorités, à de nouveaux défis et à une nouvelle étape de l’histoire des réseaux civils euromed.

Mais les enjeux principaux restent les mêmes de part et d’autre de la Méditerranée : les processus de démocratisation mettent en effet à l’ordre du jour la question de l’inclusion de la société civile, au nord comme au sud, dans les processus de définition et de décision quant aux choix des politiques publiques. Les événements actuels ont montré clairement que la croissance économique et la libéralisation des échanges ne créent pas mécaniquement des sociétés plus justes et plus démocratiques.

Autre dimension importante : l’impact que les processus en cours ont au sein même des sociétés civiles euromed et de leurs organisations, réseaux, plates-formes. Il est incontestable que les relations entre acteurs civils euro-arabes vont devoir subir une sorte d’aggiornamento. Quel rôle ont joué les réseaux des OSC (organisations de la société civile) dans les événements actuels ? Comment faire évoluer le travail de terrain à la fois dans les pays en transition démocratique et dans les pays qui connaissent une répression violente des mouvements de contestation ?

Faut-il se donner les moyens d’inclure davantage les acteurs de terrain et singulièrement ceux qui ont émergé avec force ces derniers mois : les jeunes, les femmes, les diasporas, les migrants ? Existe-t-il une « question générationnelle » au sein des OSC ?

Sur le plan institutionnel.

Témoignage de l’urgente nécessité d’une révision profonde des politiques européennes à l’égard de la Méditerranée, deux textes importants ont été publiés le 8 mars et le 25 mai derniers : il s’agit de deux Communications communes de la Commission européenne et de la Haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. Elles définissent les grandes lignes de l’action de l’UE en direction du sud de la Méditerranée et proposent un « partenariat pour la démocratie et une prospérité partagée » ainsi qu’une nouvelle stratégie à l’égard du voisinage sud.

S’il s’agit incontestablement d’une révision radicale des postulats qui fondaient l’approche européenne en Méditerranée – le statu quo garantit la stabilité de la zone -, ce changement de cap ne prend pas la forme d’une autocritique, si ce n’est implicitement.

La nouveauté de taille réside dans l’affirmation qu’il est de l’intérêt de l’Europe de soutenir une Méditerranée démocratique. Les propositions qui en découlent apparaissent comme un pari sur les droits de l’homme, sur les libertés civiles et politiques et sur la société civile.

La Politique européenne de voisinage (PEV) fait l’objet d’une « nouvelle approche » basée sur un soutien nouveau et renforcé aux processus de démocratisation à la fois en termes de moyens financiers dégagés mais aussi de dispositifs et d’instruments. Mais l’aide européenne est fortement conditionnée par les progrès réalisés sur cette voie. Or une conditionalité imposée de l’extérieur semble en contradiction avec une approche qui se veut plus à l’écoute des priorités telles qu’elles sont définies par les acteurs eux-mêmes au sein de chaque pays. Cette stratégie incitative semble cependant déboucher sur la seule perspective d’octroi du « statut avancé » pour les bons élèves de la classe euromed. De toute évidence, cela semble politiquement insuffisant.

Autre nouveauté du discours européen, l’accent totalement inédit porté sur le soutien à la société civile et sur son rôle dans les processus de réforme. On serait tenté d’évoquer un retour aux fondamentaux de Barcelone 1995, lorsque pour la première fois on reconnaissait aux sociétés civiles une place stratégique dans l’accomplissement des objectifs du Partenariat euro-méditerranéen naissant. En effet, il est question désormais de la création d’un « mécanisme de voisinage en faveur de la société civile », d’un Fond européen pour la démocratie, et même d’une « facilité dédiée à la société civile » dans le cadre de la PEV destinée à rendre l’aide financière de l’UE plus accessible aux OSC.

Or dans le contexte actuel, on sera plus attentifs que par le passé aux procédures de la mise en oeuvre, aux instruments opérationnels de cette nouvelle orientation, ainsi qu’aux moyens réellement mobilisés. Mais surtout il s’agira de trouver les modalités d’un dialogue et d’une consultation préalable avec les organisations de la société civile pour faire en sorte que tout cet arsenal de dispositifs soit réellement conçu en adéquation avec les besoins des bénéficiaires finaux. Sur ce terrain, les documents européens restent vagues, incitant plutôt à la prudence et à la vigilance. Rien en effet n’est précisé pour l’heure.

Pour compléter le cadre, l’Europe insiste sur un soutien renforcé au dialogue social et avance des propositions sur le dossier très sensible de la mobilité.

Enfin, autre sujet de perplexité, l’évocation rapide de l’Union pour la Méditerranée et de sa nécessaire refondation ressemble davantage à une formule de style. Ce dont on peut se réjouir est la volonté européenne affichée d’y jouer un rôle plus actif, plus central.

Qu’en conclure ?.

Il est incontestable que grâce aux révolutions tunisienne et égyptienne et grâce aux mouvements en cours dans les autres pays arabes, la situation en Euro-Méditerranée est en train de changer profondément.

Les relations entre les deux rives doivent être repensées et de nouvelles perspectives doivent désormais être pensées, envisagées, recherchées.
L’Union européenne semble vouloir prendre la mesure de la nouvelle situation et tente d’opérer un virage. Il faut saluer ces nouveautés et ouvrir de nouvelles formes de dialogue entre la Plate-forme non gouvernementale euromed et les institutions européennes : la Commission, le Service européen d’action extérieur, mais également le Parlement.

La Plate-forme elle-même est face à de nouveaux défis et doit faire preuve de sa capacité à se renouveler pour y répondre.

Giovanna Tanzarella [1]

Notes

[1Présidente du REF

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